Chronique d’un confinement (French)

Effusion, nom féminin 

Sens 1. Manifestation d’un sentiment

Sens 2. Fait de répandre

Effusion #1

Plongée dans un feuillage aéré, au vert si lumineux, je me laisse effleurer par la fraîcheur d’une brise, la tendresse d’un rayon, tout en écoutant la caresse d’un ruisseau qui file entre mes doigts. Raisonnant de toute part, un chant d’oiseaux mêlé et harmonieux décrit la quiétude du mouvement alentour. C’est alors que je distingue ce craquement de branches courbées sous le poids d’une vie qui s’y accroche paisiblement, la tête à l’envers.  Brusquement, des ailes s’élancent, dans de lents et confiants battements, s’échappant vers un ambitieux lointain, froisser une routine bien étrangère. 

Effusion #2

D’abord, le souvenir d’un petit déjeuner, coloré, texturé, presque intentionnellement assorti à l’humeur du jour. Je me réveille à Paris –  cela me semble si inaccessible maintenant –  l’esprit encombré par ces futilités successives, incroyablement impliquées dans leur rôle de figurant du quotidien puis, mon attention qui se porte sur une télévision accessoire, énonçant le flash d’information du matin. Cet air, qui feint d’être concerné par des ailleurs, nous parle des premiers cas identifiés de contamination par un virus dont je ne retiendrai pas le nom.

Effusion #3

Il fait extrêmement froid. Les quelques centaines de mètres qui me font office de trajet me sont insupportables. J’aime cette ville autant que je la déteste et en ce moment, je la déteste très fort. J’appréhende chaque inspiration qui me pétrifie la cavité nasale et ne parvient à penser à rien d’autre que cet air qui m’infiltre sinon à la délivrance d’une douce apnée. Mon soleil me manque et je me rassure par cette conviction que tout finit toujours par bien se passer. Ou a minima, juste passer. 

Cette année le syndrome grippal est particulier. Il va me falloir plusieurs jours pour m’en remettre, alors, en attendant l’affranchissement de mon vol retour – le dernier de la journée – je m’affale sur un banc des quatre temps. J’observe l’agitation des gens et leur urgence de consommation, c’est les soldes. Exténuée, je me rends compte de l’importance de l’énergie que requiert l’attente. Ce jour là, si seulement j’avais su.   

Le masque en place, je suis soulagée par cette barrière à l’air. Très vite, il commence à susciter des regards inquiets, indiscrets et quelque peu étonnés qui, annonciateurs, m’amusent. Et puis, enfin, cet apaisement de me savoir de retour chez les miens.

Effusion #4

Des échos aléatoires. Ces nouvelles d’ailleurs. Le désordre des autres qui s’impose, progressivement, dans nos conversations au vocabulaire évolutif. Des évènements qui fendent l’insouciance de nos vies et se profilent aux horizons individuelles. 

C’est si loin un horizon. Le plus loin admissible. 

Puis, dans une complète soumission au biais de normalité, manœuvrer pour s’en détacher. Refuser. S’inscrire dans une résistance spontanée et décomplexée face à la psychose, jusqu’à ce témoignage. 

Elle raconte son frère. 

D’une émotion s’échappe la douleur de la perte. 

Elle raconte son jeune âge, son métier, ses enfants, son excellente santé. Elle raconte surtout l’inattendu, le brusque et l’impuissance. 

Des témoignages de plus en plus présents, de plus en plus proches. 

Et enfin, là, posée, cette vérité exponentielle.

Effusion #5

As-tu conscience de la lourdeur du silence qui, délicatement, t’enveloppe. Ce silence semble figer davantage ton expression horrifiée, posée sur un bouclier et suspendue sur ces murs rouges parfois sang, parfois andrinople, ils sont désormais seuls à te contenir. La léthargie de la galerie ressuscite l’esprit qui vient se tenir face à toi, pour songer à ses propres démons, sa propre mort. 

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Medusa – Caravaggio

C’est donc à Florence que je serai venue me découvrir. Profiter du printemps, de l’art et de ces délicieuses rencontres. 

Mais avant, Je serai allée à Lisbonne, me balader en voilier sur le Tage, rire aux éclats jusqu’au petit matin, poser devant un tramway coloré et surtout, faire le plein de légèreté afin de pouvoir m’envoler à Paris –le cœur différent – réattaquer une énième busy season. Le planning bien chargé, les séances de travail se hâtent à s’imbriquer, saturant, chaque jour un peu plus, mon calendrier d’un bleu clair prometteur, ignorant consciemment, la menace, en filigrane. Pourtant, inévitablement, un vent de panique a anéanti, une à une, toutes ces fausses priorités. Puis, ces dernières minutes, comme une sentence. 

Devoir renoncer. 

Nous sommes l’avant dernier jour avant le confinement. De ma fenêtre j’aperçois un homme, barbe grisonnante, béret déséquilibré, longeant la voie ferrée. Il avance avec la sérénité frappante d’un être volontaire au danger qui pouvait le percuter, dans un arrachement tel, qu’il lui serait difficile de s’en remettre. Je garde, inscrite en moi, l’image de cet homme qui a choisi de se rappeler combien il était exposé à la fatalité. Soudain, je le vois exploser en hurlements saccadés. La tête dans les mains, les genoux fléchis, le corps entier tremblant. 

Comment mesure-t-on l’affliction ? 

Effusion #6

Mes pieds s’enfoncent dans un sable froid et humide. Les ongles pétillants d’un bleu-vert métallisé qui apporte une dimension enchanteresse, je vais à la rencontre des mouvements de la mer, sous un ciel brumeux.

Ça n’a rien des premières escapades estivales, tout manque. Pourtant, je suis là, presque intuitivement, à tenter une évasion anticipée. Dans un pressentiment, chercher à soutirer une dernière échappée avant qu’elles ne soient comptées. 

C’est alors que trois instants de douceur me sont offerts.

D’abord, je vois une boule d’énergie courir vers moi à toute allure, c’est Berlin. Sous les cris rassurants de sa maîtresse, il me grimpe dessus dans une véritable gaieté, un baume au cœur. 

Si peu après, j’aperçois un point rouge se dessiner à la surface du sable. Ravie de cette hasardeuse symbolique, je souris à l’idée de me savoir chanceuse. Comme un besoin de s’armer pour affronter une destinée inavouée. 

Enfin, un nouvel ami, précis et clairvoyant, me fera cette confidence : 

« Tout fut soudain la proie d’une vitesse folle et sombra dans l’infini. »*

*Franz Kafka. Description d’un combat – 4. Naufrage de l’obèse. 

La veille du confinement, Plage El Bahdja, Alger.

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